Quimera

Me llamo ciudad
ilusión sobre las olas
éxtasis para ojos de peregrinos

Me llamo ruina
voz en el secreto de la tierra
hamaca de guijarros para el viajero tozudo

Me llamo historia
sueño que acoge tu noche
ambición voraz que impele a proseguir

Me nombras mujer
entelequia del amor
Soy quien espera en el punto más alejado

Mi alimento es el eco de tu marcha

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Manifiesto I

Escribir para mí es labor vital. Conseguir que mi familia lo asimile, es tarea de Heracles.

Cuando se nace escritor en una familia de gente simple, como si un meteorito viniese a pulverizar la paz rumiante de los dinosaurios, se aprende a vivir en exilio bajo el propio techo.

Estos productores, vástagos de los cambios sociales que patrocinan su simpleza, desprecian por instinto todo lo que exhala burgués o artista: todo lo que no toma un pico o una sierra, un martillo o un machete para ganarse la comida. Si me paso el día prendido a los renglones de un clásico, o creando yo mismo filas de supervivencia sobre el papiro, los captores de mi ingenio enloquecen, retándome a duelos que me aparten de la actividad intelectual.

De esta manera, me ha tocado compartir morada con mis enemigos de clase. Mi casa cambiada en maqueta del mundo. Un campo de batalla donde la voluntad de ser genuino, que anida en mí, se debate en el cerco cada vez más ceñido que le imponen los miembros del campo, altamente socialista, enormemente proletario, excesivamente doméstico.

A los que pretenden obligarme a fregar los platos, convencerme de ir a hacer las compras o amenazarme para que saque la basura, desde la trinchera les digo: ¡No me cogerán con vida!

Manifiesto II

A mí ni siquiera me gusta escribir, es que no sé no hacerlo.
Por culpa de esa cosa, que aparece como un sueño para algunos, otros la escuchan como una voz. A mí no me habla, no se muestra, tan solo me deja la certeza de que ahí está, esa cosa.
Escribo porque no sé no hacerlo. Lo había dejado durante un tiempo y me dio por componer acuarelas. Lo que resultó penoso, porque mi estilo no evolucionó desde la primaria. Pero los colores eran esa cosa que me decía: escribe, escribe.
Yo fui un tipo normal, medio popular y que gustaba del ambiente. Hasta que un día, en vez de decirles cosas calientes a las muchachas, me dio por escribirlas. Las muchachas preferían que se las dijese, por lo cual me fui quedando solo. A medida que aumentaba mi soledad, más cosas escribía.
Intenté deshacerme del acto de escribir, pero más que una constancia, era una maldición. Quemé papeles para asustar a las palabras. Rompí lápices y bolígrafos para no dejar nada a mi alcance que me subyugara a mi no deseo de escribir. En vano: todo mi cuerpo vibraba con frases y recursos literarios. Las aguas del grifo y de la ducha susurraban diptongos. Mis manos dudaban como las manos de un adicto. La casa entera evidenciaba historias que querían ser contadas. Si salía a la calle, el cielo y los parques se transfiguraban en poemas ante mi cerebro cansado. La pintura, la música… hasta intenté darle forma a una galleta de barro, buscando cambiar al menos, de manifestación artística. Todo no sirvió de nada.
Por último, agobiado y rabioso contra semejante obsesión, decidí suicidarme. En ese instante supe que no lo haría sin escribir un testamento. Lo debo a esa cosa.
El más largo de todos, escribirlo se extenderá toda una vida.

La loi

Un côté de Cuba méconnu des touristes. Dédié à ceux qui souhaitent connaître mon pays autrement. Traduction faite par moi-même et corrections faites par Christel Goossens.

Juan finit son repas. Il boit de l’eau avec les coudes sur la table. Dans son dos se dessinent les intimités de son squelette, sans honte. Il reste encore quelques minutes collé à la chaise, sans envies. Il fait chaud. Il n’y a pas d’autre lumière que celle d’une lampe à pétrole, qui envoie son escalier de fumée au visage du garçon. “Il faudrait fermer les portes et les fenêtres pour empêcher les moustiques de rentrer et de se cacher ici en attendant la lune”, pense-t-il avec difficulté.

Sa mère nettoie quelque chose dans l’évier, le dos tourné vers la table. La tête penchée, elle tremble au rythme de l’éponge, en rinçant simplement avec de l’eau, sans défense contre la graisse. Elle ne lâche même pas un soupir. Il ne la regarde pas mais la devine avec ses angoisses pincées dans sa poitrine, sa résignation calme. Il sait qu’elle est fragile et ça fait mal, elle est la chose plus importante dans sa vie, merde!

Juan décide d’adopter la locomotion d’un reptile, prend sa chemisette pour effrayer les moustiques et se dirige vers la porte d’entrée en chancelant. La maison de Juan ressemble à un tunnel de la mort, qui mène vers un salut lointain et illuminé. Dehors, la clarté persévère encore dans sa nuit blanche. Dans la rue, il n’est pas premier à occuper la nuit qui tombe, ronronnante. Le quartier se remplit de scènes : les corps nus ou quasi nus papotent, éructent des hurlements heureux, dansent, bougent d’une façon menaçante ou provocatrice… “Toujours la même chose depuis des siècles et des siècles”, pense Juan. Et il s’assied sur le perron, dos à sa porte, avec un pessimisme de ruminant. Il se sent comme une maille sur la vaste toile de la vie. D’une vie qui ne sert qu’à ça, à se laisser vivre. Sans rêver.

Les jumeaux se disputent pour rien. La bagarre commence. Quelqu’un essaie de les séparer, mais comme toujours, les pacificateurs reçoivent un coup perdu, et c’est parti. Heureusement il n’y a que des bousculades, la fureur ne se déchaine pas. Les jumeaux continuent seuls à se donner des beignes, chacun frappant l’autre au visage avec haine, comme s’ils se battaient contre un miroir. Ceux qui voulaient les arrêter ne le veulent plus. Ils savent que, si par erreur, un des bagarreurs laisse échapper un coup, ils devront y répondre par un autre coup : c’est la loi du quartier, ne sois pas frappé sans frapper…

Juan connait la loi aussi. Depuis son jeune âge, il a appris qu’il vaut mieux se vanter que simplement gagner, qu’il vaut mieux gagner que se battre, qu’il vaut mieux se battre qu’avoir peur, qu’il vaut mieux avoir peur que s’enfuir et que le pire de tout c’est d’être pédé ou balance.

Il a une jambe abimée depuis sa naissance. Ça fait partie de l’histoire de sa vie : chaque fois qu’il fait une nouvelle connaissance, il doit se battre parce qu’on se moque de sa démarche. Les gens pensent qu’être boiteux, bigleux ou bègue c’est un synonyme de lâcheté. Et qu’ils peuvent s’en moquer sans qu’on leur casse la gueule. Il n’est pas un voyou, ce n’est pas ça, mais Juan sait très bien que s’il ignore une seule fois ces moqueries, rien qu’une fois, c’est la fin. Donc ils vont tous se moquer de lui au même temps et lui ne peut pas se battre avec tous à la fois. Il n’y a personne qui puisse.

En plus, Juan a peur aussi, un peu. Avant que le conflit ne commence, il tremble toujours avec fureur. Des tremblements qu’il arrive à peine à contrôler. La première claque suffit pour qu’il oublie sa terreur. Son corps se réchauffe avec les coups, il se mue alors en une machine prudente et hystérique. Même étouffé par la colère, il sait mesurer les différents angles d’où vient la charge de son adversaire, les trajectoires de ses attaques. Il sait anticiper les mouvements imprévisibles, deviner la surprise, lire les émotions dans le vent des yeux. Et, si nécessaire, il sait prétendre qu’il a perdu avec rage. Si la défaite est inéluctable, un mot bien choisi et une expression indomptable sur le visage peuvent changer cette défaite en quelque chose de digne. Juan s’est fait une réputation honorable dans le milieu. Il connaît ses limites et se balade avec prudence pour ne pas traverser la ligne de non-retour.

La femme – ou c’est la sœur ? – d’un des jumeaux monte sur le toit de leur maison. Qui est juste en face du trottoir de Juan, assis sur son perron, en silence, comme plongé à l’intérieur d’un film. Personne ne lui reproche de rester à l’écart: il a aussi une réputation de fou, de distrait. La femme sur le toit commence à lancer des tuiles sur les deux frères. Juan a l’habitude de voir ce genre de choses mais cette action l’intrigue. Elle est en train de décharner la toiture à une vitesse de dessin animé. Les jumeaux reçoivent les tuiles sans s’en rendre compte, saignent de toutes parts, et même déformés par les plaies, leurs visages se ressemblent toujours.

Quand Juan avait onze ans, il fut témoin du premier coup de couteau de sa vie. Sur le chemin de l’école, il regardait les yeux d’un monsieur qui avançait vers lui. Soudain, quelqu’un heurta son épaule, celle de Juan. Ce quelqu’un passa à coté de lui sans s’arrêter, comme un soupir, une ombre… et il enfonça un poignard vengeur dans la poitrine du monsieur qui avançait vers Juan. Tout se déroula très lentement, dans la douceur d’un geste quotidien. Le naufrage du métal dans la cage thoracique lui parut aussi naturel que de mettre la table, laver ou casser une assiette. Mais le meilleur vint ensuite, Juan en rit encore quand il raconte l’histoire : celui qui avait le couteau planté dans le corps comme une fleur se lança à la poursuite de l’assaillant qui, désarmé, s’encourut en défiant la gravitation.

Pire encore, ce jour où Juan fut témoin de la bagarre entre l’Indien et le noir Poroto. Un problème de femmes, ce sont les plus nuisibles. Ils s’approchèrent chacun de leur coté de la rue pour se rencontrer au centre. Calmes. Tout le monde connaissait l’histoire, tous attendaient. En cette soirée mémorable, ils ressemblaient à deux géants, le premier avec un corps de bronze, le deuxième avec un corps de fer. Ils levèrent le bras droit, armés tous deux de machettes, comme s’ils ne les dressaient pas contre un ennemi, mais tout simplement pour dire bonjour à la mort. Les machettes s’abattirent sans gémir, sans trêve… Des téméraires, il ne resta qu’un tas qui ressemblait à un seul ventre sanglant. Les testicules de Juan remontèrent jusqu’à se confondre avec ses tyroïdes, rien que de s’imaginer lui-même en train d’accomplir cette marche cruelle et monumentale. Si quelqu’un le défiait à un duel pareil… c’est foutu parce que la loi du quartier n’admet pas de refus…

Hier encore, il était assis de la même façon à la même heure au même endroit. En transpirant après sa douche à cause d’une pluie timide, qui sert uniquement à remuer la chaleur incrustée dans la rue et à l’arracher lourdement pour tartiner les maisons, les hommes et les animaux. Il essaya de ne pas bouger du tout, pour limiter la transpiration. Quand un voisin passa en courant. Il  identifia le joggeur comme un des Polancos, une famille qui habite près de la rivière. Derrière lui, un autre courrait avec une brique dans chaque main. Logique. Et encore un troisième qui les poursuivait en criant :

–          Ne le tue pas, sur la tête de ta mère, ne le tue pas !

Même si ça semblait sérieux, Juan ne put s’empêcher de sourire sombrement. “Le pain quotidien. ”

Juan revient à la réalité lorsqu’un fragment de tuile tombe trente centimètres à sa gauche. Les jumeaux se sont déplacés en face de Juan et les projectiles improvisés initient une approche dangereuse. Le garçon commence à calculer que, si la sale pute qui est en train de lancer les tuiles le touche avec sa mitraille, il sera obligé de se venger. Qu’après il devra se battre avec son mari. Que le frère voudra défendre son jumeau. Et que dans toute cette merde, le seul qui déteste les conflits, c’est lui. Un morceau de tuile passe en soufflant sur ses cheveux.

Juan ne bouge pas, à cause de la loi. S’il esquive ou abandonne l’entrée de sa propre maison, il perdra son honneur. Les gens sont de plus en plus intéressés, comme dans le climax d’un film. Ils épient sa réaction et, comme Juan reste immobile, leurs bouches se font grimaçantes et leurs voix railleuses.

–          Que va faire Juan le boiteux ?

Les éclats d’une explosion atteignent son flanc décharné. La prochaine salve pourrait arriver directement sur son visage…

Quand Juan entend le cri, il est désarçonné. Il entend aussi le silence massif qui ne dure que quelques secondes. Il entend finalement la voix gémissante de sa mère, juste derrière lui.

Manifiesto III

Este “Manifiesto” va dedicado a mi amigo, amigo de infancia, juventud y ¿adultez?, Rudy. Es un texto que forma parte de un proyecto más grande… Gracias por leer.

Thetimeeater.

   Cansado de perseguir el rastro inevitable de los escurridizos tubos de óleo, en su mayoría de procedencia rusa, testigos de colores de un pasado difunto: se decidió a continuar su obra a como fuera, creando con lo que tuviera a mano. No podía prolongar los ayunos y disminuir aún más sus exiguos gastos, para acceder a los precios crueles de la pintura industrial. Comenzó por ensayar con diferentes plantas, frutos, granos cuyas coloraciones se impregnaran en la tela desafiante y desnuda. Descubrió que en la cocción desmedida de ciertas raíces y hojas pulposas, lo aguardaban los secretos del papel manufacturado. Un día, sentado sobre una piedra como un buda febril, visualizando cavilaciones que penetraban todas las tonalidades del mundo conocido, se le ocurrió pintar con tierra. La materia adánica que poseía los colores de lo natural verdadero, así como la textura de una criatura viva y poderosa. Se fatigó noches enteras con sus días, mezclando el polvo colorado con la negra crema subterránea, la arena sedienta con el fango fecundo. En la vigilia de tabaco y licores acompasados se produjo un revelador accidente: la copa fornida de café vertió su contenido sobre uno de los cuadros sin terminar. Comprendió en un segundo que podía pintar con todo lo que ingería, con lo que sale del hombre y con lo que entra. Entonces pintó con sudor, con azúcar, con la yerba rebelde, con semen, con saliva. Abandonó la idea de pintar con excrementos porque, aunque sincera, la materia no contaba con el público apropiado. Además del café utilizó las hojas del tabaco que fijaba con gracia para construir retratos y ciudades. Elaboró paisajes enteros de rodajas de pan tostado, ríos de frijoles con peces de arroz. Quizás un huevo compuso algún lienzo. La carne fue imposible utilizarla para el arte, demasiado costosa e ilegal a veces. Pero aportó a sus creaciones su propia sangre, abriéndose las venas hasta el vértigo y el salvajismo para irrigar lo que pintaba. Sobreviviente, recogió piedras salidas de las calles, astillas de los postes del alumbrado, la cal de las paredes, los animales muertos (convenientemente disecados), los cabos, las latas utilizadas, todos los desechos. Se acostó en un lienzo y durmió para pintarse a sí mismo, entero y palpitante. Adivinó que suspendiendo de manera horizontal los paños, podía pintar con fuego. El humo se relajaba difícil de controlar, pero accediendo al final a los bocetos que concebía. Por último, después de pintar sólo con agua y confeccionar un cuadro que atrapara al viento, se propuso pintar con luz. El más arduo de sus proyectos. Para conquistarlo debía obtener la claridad por medio de las sombras. Abatido por la corrupción de ese arte supremo, de  esa imagen que inmovilizara no sólo al tiempo, sino también los gritos, las penas, el hastío, la locura, el renacer susurrante e inefable de la primavera, el corazón intemporal de todas las cosas, los seres y sus creencias; dejó el cuadro en blanco y dijo:

   –  Aquí pego al mundo.

Punto medio

Algún pedazo de historia me pertenece

Un poco del mundo hay en mí

He dejado mi marca en el corazón de algunos

Gente de paso, otros que quedan

Enemigos infieles, hermanos desaparecidos

Alguna esquina de la vida he gastado

Con mi constante fuga

Mi andar sobre las olas

He saboreado el amor y engendrado hijos

He visitado ciudades para interrogar torres y calles

La memoria avara de las piedras,

He leído una horda de libros

Que se alejaron escapando de mi mente hibernal

No sé quién soy pero he hecho lo posible

Para no preocuparme por esa tontería,

Los años ahora saltan más de prisa el portón

Como corderos que invitan al sueño de Caronte

El dilema es no cerrar los ojos

Antes del momento.

A Borges, quien no puede leerme

Y no creo que me leería si viviese

porque soy un poeta menor

de la antología.

La verdad es que no entiendo

todos sus poemas,

todas las palabras, imágenes,

metáforas que compuso.

Mientras yo leo A QUIEN ESTÁ LEYÉNDOME,

usted me amenaza con la muerte,

Con el olvido, que es otra variante.

Es verdad que moriré como cualquiera,

No dejando ni una gloria infeliz,

ni un rastro de mi destino ordinario

Quizás ya estoy muerto, como dijo usted,

cuando otro lee, quizás, esta protesta

llena de erratas.

Pero hay otra verdad, poeta genial,

a la que me aferro con lógica irrebatible

y es que, en el momento en que escribo

todavía respiro, usted no

y eso me basta.

Dans le gris

Corbeau freux (Corvus frugileus) en vol (2 couples)

La pluie m’obsède

Les horloges

L’architecture

Je n’ai plus aucun sens d’orientation

Toutes les rues

Toutes les places

Tous les coins

Se ressemblent

Je m’habille de gris

Mes cheveux grisent

Et je me confonds avec la pierre

Je vais bien

Avec les maisons

Avec les corbeaux

Avec les nuages

Plus jamais je ne me suis assis

Sur le perron

Mes mains ne touchent plus la poussière

Je ne regarde plus

J’ai de l’argent

Une maison

Une voiture

La trilogie du succès (cubaine)

Mais j’ai aussi ma montre

Qui serre mon poignet

Qui serre très très fort

J’ai aussi ma mémoire

Le passé que j’ai fui

Mais qui contient des visages

Que je connais bien

Qui parlent ma langue

La mienne

Dans laquelle je ne fais pas d’erreur

(Normalement)

Il y a aussi la possibilité

D’avoir plus d’argent

Une autre maison

Une meilleure voiture

Et une corde autour du cou

Qui serre très très fort

Je garde mes yeux dans ma poche

Et pour moi c’est déjà assez

Parce que dans ces yeux il y a les souvenirs

De ma vie d’avant

C’est ce qui m’encourage

La paranoïa

Cette obsession de bouger

Je suis bien ici

Dans la pierre

Dans la pluie

Dans le labyrinthe de rues

Dans le temps qui vole

Dans le gris.

Corbeau freux (Corvus frugileus) en vol

Je n’écris plus

Typewriter sculptures

Mask III. Jeremy Mayer

Je n’écris plus

Aucun poème ne vaut

La peine

J’essaie avec la nature

La ville et ses trams

Le mysticisme

Et même avec la pluie

Le résultat ne vaut pas

La peine

J’essaie d’être malheureux

Pour allumer en moi une étincelle

Créatrice

Je bois

Je fume

Je baise

La trilogie maudite

Mais ça ne vaut rien !

Je me balade à l’aube comme un chien abandonné

Mais il ya toujours des gens qui font du jogging

Putain

Ce n’est pas possible d’écrire comme ça !

Je me mêle aux immigrants sans travail

Mais il y a toujours quelqu’un qui téléphone avec son super iPod

Pas possible de retrouver mon lyrisme !

Les bus sont à l’heure

Les machines à café fonctionnent

Il fait froid

Mais les brasseries sont accueillantes

Et la bière est bonne

Il n’y a pas des heures d’attente pour faire les courses

Et les vendeuses sont souriantes

C’est exaspérant !

Je n’écris plus

Je travaille

Je n’ai plus d’amis

Je prends les kilos du bonheur

Je perds l’œil pour la dépression

Et la montre attache mes pieds à terre

Je n’ai plus de temps

J’ai plein de choses que je n’ai jamais eues

Je ne peux pas me plaindre

C’est le pire !

C’est gris partout

Mais quand j’écris sur le ciel et les maisons

Je répète ce qu’on a déjà dit

Cent fois

Mille fois

Et après, ce n’est pas si moche

C’est le pire !

Comment créer du drame comme ça ?

Comment réussir un poème déchirant ?

Qui parle des murs de poussière transpercés par les rayons du matin

Qui parle des visages affamés

De l’angoisse

De l’attente

Et de l’espoir

Je n’écris plus

Aucun poème ne vaut

La peine

Pluie

Photographe : Bagrad Badalian. Body painting : Maud Liegeois. Modèle : Héléna

   Quand le jour n’a pas encore commencé, elles sont déjà là. Elles sont partout, tombent du ciel et s’écrasent contre le béton du trottoir. Elles ressemblent à un rideau qui tombe, une fois le spectacle fini. Mais c’est plutôt le début de tout : Les ombres se lèvent doucement comme si elles avaient peur de déranger. Les bruits se dégagent du silence nocturne, en lâchant leur couverture d’étoiles, et commencent à jeter des enchantements sur la Ville. Nous traversons l’écume comme des poissons. Le sommeil qui enveloppe les rues se retire sur la pointe des pieds. Tout est submergé. C’est un réveil marin.

Elles tombent toujours avec acharnement. Leur chute inéluctable empêche les rayons du bonheur de nous serrer la main. Une bête énorme arrive en coupant la densité et ses lumières sont perçues comme une apparition d’un autre monde. C’est un tram. Nous sommes tous ravis de nous mettre à l’abri dans ses entrailles. Elles nous regardent le nez collé aux vitres, on sent les milles yeux de la pluie nous caresser doucement le corps. Ce corps qui leur a échappé. Elles suivent la bête de fer en attente d’un accouchement : le moment où elles vont nous prendre à nouveau dans leurs bras et nous chanter la berceuse des précipitations. Qui parle d’un fleuve dans le royaume des nuages, là où il ne pleut jamais.

Nous constatons que la Ville entière a été conquise : les bâtiments, jusqu’à la plus haute tour et les parcs, jusqu’à la dernière feuille sont déjà sous le niveau de l’eau. Les piétons nous montrent les branchies qui sont apparues sur leurs têtes. L’anatomie entière des habitants est altérée à cause des profondeurs. Personne ne descend du tram : nous sommes probablement les derniers à avoir survécu à la marée. Transformé en sous-marin, la machine protectrice nous emmène entre rochers et coraux, par des rues infectées de baleines, de dauphins et de voitures qui ne roulent pas. C’est une balade magique.

Soudain, elles arrêtent. La clarté a déjà étendu son voile sur la mer de la Ville. Elles cessent de tomber en nous laissant un vide dans le cœur. L’eau s’en va comme si quelqu’un avait enlevé le bouchon. La pierre doit sécher, l’acier doit sécher. Le soleil sèche ses rayons et même s’ils ne sont pas encore assez brillants, il les laisse aller jouer sur les toits et les balcons. Le tram arrive à destination, la mienne en tous cas, et vomit des visages déjà fatigués avant de commencer la journée. Vite, on change pour le métro avant que ça ne recommence.

La marée monte avec sa fierté renouvelée. Dans les tunnels qu’on transperce on rencontre des poissons lumineux, des fossiles vivants qui attendent la nuit pour aller à la chasse. Nous avons des frissons. Chaque jour nous évitons la pluie. Au moment où elles s’affaiblissent nous nageons jusqu’au bureau, au chantier ou aux hôpitaux. C’est notre défi quotidien : arriver à nos postes sans subir des transformations.

Dans les bâtiments fermés hermétiquement nous les observons lécher les fenêtres. Qui sait quand on sera mangés… Notre âme absorbée par l’humidité. Notre histoire consommée sous les écailles : plus de mémoire sur ce peuple qui a vécu sous telle menace.

Nous ne savons plus pourquoi, mais nous continuons à travailler et à vivre malgré la panique. En attente de l’heure où on devra quitter la protection des murs et des vitres, ces vitres qui sont comme un aquarium sec pour nous, nous parions sur ce qui va se passer au prochain assaut des gouttes. Personne ne le sait…

Elles sont là.